Jour 8 – ceci n’est pas notre peur / observations

Observations / Jour 8 / Jeudi 28 mai
CECI N’EST PAS NOTRE PEUR

Aujourd’hui, je n’entends rien.
Au pire, du silence, au mieux, des murmures.

J’erre autour de la cage, m’arrête d’un côté, de l’autre, passe entre les spectateurs, derrière.

Tout ce qui se rend à mes oreilles est un commentaire sur moi et ma présence flottante.

Je me pose.
Je me fixe sur la scène qui se déroule devant moi.

Je regarde les doigts égrener le chapelet, j’écoute le son des perles qui s’entrechoquent, je m’y perds.

Je sursaute au son de l’appel à la prière.
L’homme me surprend par son regard, il le maintient, j’y plonge.
Le temps y est suspendu, paisible, plein.

L’homme se relève pour amorcer sa prière.

Je suis touchée.

Un jeune homme s’approche de la cage. Il vient de contempler longtemps, lui aussi. Il s’incline devant l’homme, pose une main au cœur, puis reprend son chemin.

«Wow, that’s amazing», dit quelqu’un. «C’est du génie», dit quelqu’un d’autre. «Félicitations», dit-on encore. «It’s weird, but I like it. So many people are fed up of it, it’s nice to see the beauty of it.»

«Maybe he’s praying for peace», suggère une femme, à moitié pour elle-même.

«Il prie peut-être pour le repos de mon âme», propose un homme. «C’est bien, ça.» Il prend une photo.

Peu osent s’approcher, comme lui, pour prendre des photos. Peu s’approchent tout court. Beaucoup observent d’aussi loin que possible.

«Oh, a suicide bomber», me dit un visage familier.
Il y en a maintenant plusieurs, en ce huitième jour. On se gêne moins.

«Is he ?» Ma question est superflue. Son regard est déjà tourné vers l’intérieur.

«Well, I don’t know. It’s just that with everything you see in the media… I mean, what the media show us…» Elle semble contempler plusieurs pistes en même temps. «It’s interesting.»

J’entends mieux le silence.
Je vois mieux sa valse agitée.

«Qu’ils viennent nous garrocher leurs bombes», murmure une passante.

Un homme s’approche de la cage, approche son visage de la vitre. Il semble dire quelque chose, puis il est aussitôt reparti, l’air détendu.

Je n’ai rien entendu. Personne n’a rien entendu. Il fallait être l’homme qui prie pour voir son visage se contracter, voir sa bouche articuler furieusement «FUCK YOU». Une décharge ciblée, directe, sitôt subie par l’un, sitôt évaporée pour l’autre.

Ailleurs, un homme s’aventure. «A guy praying? Wearing a bulletproof vest? I that’s crucial to the piece!»

D’autres acquiescent. «Very symbolic.»

Un petit groupe discute.
«On est rendu une minorité de Québécois au Québec. Y’a tellement d’immigrés. À mon travail, y’en a huit», dit l’un.
«Ben oui, pis on veut faire un pays!», répond une autre. «Heille, il fait sa prière!», qu’elle continue, interloquée.
«As-tu lu?», demande un troisième. «Il porte un gilet pare-balles et il se sent stressé.»
La femme pouffe. «Il se sent stressé? Ah ben, j’ai mon voyage! Il se sent stressé! Ah ben, tu parles d’une affaire!»
Elle n’a pas lu.

Plus loin, un jeune homme discute d’un cas de meurtre de personne musulmane. «Ça doit être pour ça qu’il porte un gilet pare-balles. Ça doit être une vitre pare-balles.»

Je ne sais pas s’il parle de l’image ou de la réalité.

J’entends une plainte.

«REALLY? You’re putting THAT in a box?»

Je me retourne, vois une jeune femme au loin. Son expression est ambiguë, sa phrase l’était aussi. Elle est trop loin pour que je lui parle. Je choisis d’observer mon regard.

De mon point de vue, elle se tient au croisement des rues voisines, à moitié sur l’une, à moitié sur l’autre, au milieu des deux. De mon point de vue, elle est tournée à moitié vers la cage, à moitié vers sa trajectoire initiale, les jambes tendues entre les deux. De mon point de vue, elle a le teint un peu cuivré, peut-être à moitié. De mon point de vue, son ton est engourdi par le découragement, ses épaules fatiguées. Elle semble hésiter, puis elle tourne les talons. De mon point de vue, elle s’éloigne d’un pas décidé.

Plus près, un homme s’est approché de deux jeunes femmes voilées qui observaient paisiblement la scène de prière. La discussion est déjà entamée, le ton ouvert.

«This guy walks around the world: half the world, he can’t do this.»
Une des deux femmes hoche la tête. «He’s very brave.»
Il poursuit. «Does your family pray like this?»
Elle lui répond, elle lui pose des questions sur sa perception, il lui répond.

Une autre femme. Elle porte aussi le voile, mais est plus âgée. Elle semble perplexe.

«Je ne comprends pas.»

Je lui demande pourquoi.

«C’est pas l’islam, ça, de prier comme ça devant tout le monde. On ne pratique pas avec la prière. On pratique dans le cœur. Il y en a plein qui prient devant tout le monde, mais qui ne pratiquent pas comme il faut, qui sont des voleurs, qui mangent de l’argent. Pour pratiquer comme il faut, il faut être gentil, il faut aimer les gens. Moi, j’aime tout le monde. L’islam, c’est dans le cœur.»

Je lui parle du projet, des images des derniers jours. Elle comprend mieux.

«Pour venir ici et prier comme ça devant tous ces gens, il a beaucoup de courage.» Elle dit qu’on ne pourrait pas voir ça n’importe où. «Il y a plein de pays, on ne pourrait pas faire ça. Au Canada, on est bien accueillis. Les gens, ils sont ouverts.»

Elle m’émeut, je lui dis, je porte une main au cœur.

«Salam aleykoum, hein?», s’exclame un homme en se dirigeant vers nous.
Je suis confuse.
«Ça.» Il porte une main au cœur à son tour. «Tu connais? Ça veut dire que tu souhaites la paix dans le cœur des gens.»

C’est peut-être un hasard.
Je le souhaite quand même.
On en a sûrement besoin.

J’en ai assez entendu.

Puis je remarque un groupe de policiers. L’un d’eux ne s’approche pas. Il dit: «Check ben ça: boom, osti.» Un autre s’approche. Il dit: «C’est sur la religion. Pis là, il porte une veste pare-balles. C’est juste pour souligner que certains accoutrements vont susciter la peur.»

Je me demande s’ils ont peur, eux aussi.

De l’autre côté de la cage, une mère décrit l’intérieur à sa fille. «Il a pas été sage, c’est pour ça qu’il est dans la boîte. Si tu n’es pas gentille, c’est ça qui va t’arriver.»

Elle a sûrement peur, elle aussi.

Marilou Craft.
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s