Jour 9 – ceci n’est pas mon corps / observations

Observations / Jour 9 / Vendredi 29 mai
CECI N’EST PAS MON CORPS

Mon corps n’est plus totalement mien.

Je ne le réalisais peut-être pas, l’ignorais sûrement, mais ce n’est plus possible.

Aujourd’hui, jour neuf, je ne perçois plus qu’à travers le filtre des derniers jours, à travers la superposition de tout ce que j’y ai vu, entendu, vécu.

Et c’est presque trop.

La Place est d’abord tranquille, mais à peine le rideau soulevé qu’un attroupement se masse déjà contre la cage, surgi de nulle part. J’ai l’impression d’observer le mouvement de papillons de nuit lorsque, au cœur de la nuit, une ampoule nue s’allume.

On dirait un petit village. Tout ce qui se dit par l’un est attrapé au vol par l’autre, puis répété, déformé et répété encore. La femme dans la cage aurait 80 ans, puis 73, puis 58. Les artistes sont d’abord néerlandais, puis suédois, puis suisses. C’est de l’art, puis un concept issu de la dernière émission de Jean Airoldi.

«Le but, c’est de trouver l’âge qu’elle a. C’est ça?»
«Ouain. Je pense.»

Mais les échos se rassemblent surtout en deux grandes rumeurs opposées ralliant chacune ses supporters.

«C’est une vraie personne?»
«Oui, tu vois, elle respire.»
«Oh, je suis pas sûre, moi.»
«Sa peau, c’est comme pas sa vraie peau.»
«Is that a mask or is that a face?»
«Oh that’s her face alright.»
«Mais c’est pas une vraie personne?»
«Non, c’est une fausse personne.»
«Ben oui, parce qu’elle sinon elle serait pas vraiment toute nue.»
«Comment ils ont réussi à faire ça?»
«C’est trop bien fait.»
«La peau elle est réaliste, non? Les yeux, ils ont l’air vrais.»
«Elle a l’air vraiment vraie.»
«Oh, it’s moving.»
«No, it’s real. That’s why you can hear the heartbeat. So you know she’s real.»
«It IS a real person. Look at her breathe.»
«You think it’s alive?»
«I don’t think so. I think it’s a robot.»
«Ça fait robo sapiens.»
«Is somebody running those wires?»
«Ils peuvent la faire bouger. De nos jours, ils font toute.»
«C’est un mannequin.»
«C’est vrai, mais ça a tellement l’air faux…»

Plus on se retrouve acculé à l’absence de réponse, plus on la cherche loin.
Dans les yeux.
Le cou.
Les bras.
Les coudes
Les mains.
Les seins.
Le ventre
Le dos.
Les fesses.
Les jambes.
Les pieds.
La peau.
Mais rien n’est suffisant pour apaiser les doutes.

J’avais pourtant l’impression de me trouver, après huit jours de scènes complexes, face à une image étonnamment simple.
Une personne.
Il n’y aurait qu’à la reconnaître.
Mais rien n’y fait.
Ni le corps offert, ni sa présence, ni sa respiration, ni son pouls.

Des fillettes jouent dans les parages, incluent ce corps dans leur imaginaire. «It’s a dead body! It’s probably dead from cancer! It’s probably dead from sickness!» Elles se pourchassent, évitent la maladie. Elles rient. Elles jouent longtemps.

Je commence à craquer. Je n’entends plus que la négation d’une vie humaine, sans cesse, encore et encore.

Bien sûr qu’il y en a d’autres, réactions. Bien sûr qu’il y en a, des jeunes hommes qui disent autre chose que «yo, je prends pas ça en photo, je veux dormir à soir». Bien sûr qu’il y en a, des passants qui réagissent au vieillissement du corps, qui le craignent, puis qui se remettent en question. Bien sûr qu’il y en a, des passantes émues de voir un corps comme le leur présenté sans gêne. Bien sûr qu’il y en a, des parents qui répondent patiemment aux questions de leurs enfants, qui leur expliquent que chaque fois que notre cœur bat, on vieillit, et que c’est tout à fait correct ainsi.

Mais je craque.

Je n’entends plus rien d’autre que cette écœurante accumulation. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne. Ce n’est pas une vraie personne.

Je remarque trois jeunes hommes fraîchement extirpés de la foule. Ils ont pris du recul, constaté l’ampleur de la masse, observé les réactions.

«Yo, tu vois la face des gens autour qui regardent, là?»

Ils restent là un moment à les regarder, figés, déconcertés. Leur agitation initiale n’existe plus.

Je remarque une autre personne en retrait, regardant elle aussi la foule plutôt que l’objet de son attention. Puis une autre. Puis une autre. Puis d’autres.

Aujourd’hui, je ne suis plus seule à observer cette performance-là.

«En tout cas, ça donne une belle image de la société québécoise, hein?»

Marilou Craft.
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