Jour 10 – ceci n’est pas moi / observations

Observations / Jour 10 / Épilogue / Samedi 30 mai
CECI N’EST PAS MOI

«C’est juste une urne. C’est pas un personnage.»

On est surpris. On se demande ce qu’on a raté. On se raconte les derniers jours.

Un requiem s’échappe doucement de la cage, d’abord imperceptible, puis envahissant. Notre présence devient solennelle, nos regards deviennent hommages. L’air m’est familier. Je le reconnais du début, du jour 1, où il s’insinuait sous les coups de tambour destructeurs. Ceci n’est pas de l’art.

«C’est une urne. Une urne avec les cendres de quelqu’un dedans. Ben, je le sais pas, si y’a des cendres dedans. Mais j’imagine que oui.»

Les images nous trahissent. Je reconnais ces visages. Cette famille. Cette dame. Ce couple. Ces amis. Cet homme. Ces jeunes. Cet enfant. Je les ai vus hier, ou l’autre jour, ou tous les jours. Je me demande s’ils me reconnaissent aussi. Je me demande si, comme moi, ils ont l’impression de se retrouver, de former une communauté inattendue. Ceci, sur la place publique, n’est pas une œuvre, mais une communion.

«On ne reverra aux prochaines funérailles…»

Je n’entends personne dire cela. J’entends des voix familières, je me rappelle leurs phrases amères lancées à la blague, leurs rires trahissant la réalité. Je me revois dans des salons funéraires, reconnaissant là aussi des visages qui disparaîtront, profitant du dernier instant avant qu’il nous échappe de nouveau. Dans ces souvenirs, l’odeur des lys cache celle de la mort, les requiems masquent la cruauté du vide.

La cage est entourée de passants hypnotisés par l’urne qui reluit au soleil.

«Ark! C’est des vers de terre! J’avais pas remarqué!»

On recule. On rit. On se rapproche.

«Moi, je vois des êtres humains, en ce moment.»
«C’est nous dans un milliard d’années, ça.»
«On finit comme ça. Soit par les cendres, soit par les vers.»

Les enfants s’approchent, les parents les soulèvent.

«Look how they’re reacting to the light…»

On reste un temps, fasciné.

«Oh, mais ils meurent!»
«Les pauvres!»

Derrière, je vois passer la performeuse de la veille, celle dont on doutait. Elle est bien réelle. Elle est bien vivante. Personne ne la remarque. Personne ne la reconnaît. Tous ont les yeux rivés sur la mort.

«I’d hate to be the bottom guy, right?»

«En bas, ils sont morts», constate une adolescente.

«Oh, regarde», dit doucement une autre. «Ils essaient tous de remonter à la surface.»

Je revois la dernière image des neuf derniers jours. Le rideau qui se lève une dernière fois sur le performeur inerte, au sol, les yeux grands ouverts, tirant les regards de l’hypnose des dernières heures. Comme si l’image, ainsi éteinte, devenait vulnérable, exposée à elle-même. Chaque fois, j’étais happée par une vague d’émotion, jamais la même. «Oh, il est mort. Il est épuisé.» «Elle est tombée.» «Il se repose.» «Elle est blessée?» «It’s over.» J’avais l’impression fuyante de n’avoir pu les sauver, de n’avoir pu les empêcher de crouler sous les regards, de les avoir poussés, à s’incliner, à laisser la place au suivant, au nouveau, à celui ou celle qui ne connaît pas encore le regard d’autrui. Et puis le rideau se refermait une dernière fois, l’image disparaissait.

«Ça dit qu’on voit moins les morts», dit une adolescente. «Ça fait qu’il y a moins de décomposition.»

On regarde tous les vers s’agiter, ne pas trouver de chair ferme à laquelle s’agripper, glisser sur les parois lisses de l’urne.

«Est-ce que c’est les vers qui font tourner l’urne?»

Plus loin, sur la Place, un rassemblement se forme. C’est coloré, c’est vivant. Il y a des drapeaux, il y a des pancartes.

VENEZUELA
FOR THE DEFENCE
OF HUMAN RIGHTS

Il y a des cris.

«¿Que queremos?
¡Libertad!»

Alors que les asticots agonisent, alors que l’urne resplendit, les manifestants se mettent à chanter, tous en cœur, doucement. Leur chant de vie s’élève, rejoint les notes graves du requiem, danse avec lui un temps.

Puis ils quittent. Ils vivent.
Il ne reste plus que la cage, les vers, l’urne.
Et autour, les passants réunis pour une dernière fois.

«There’s nothing disgusting about it, really.»
«C’est vraiment beau, en fait.»
«Comme quoi on se ramasse tous à la même place, hein? Comme quoi faut vivre heureux pendant le temps qu’on a.»

Le rideau se referme.
Définitivement.

Marilou Craft.
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